Iching-hexagram-01

 

Qian est le premier des soixante-quatre hexagramme du Yi Jing, le livre des mutations, l'un des grands classiques de l'antiquité chinoise. C'est un signe plein. Il incarne l'énergie créatrice, le Ciel, la puissance du Yang à son apogée. 

J’ai embrassé, les yeux ouverts, une aube d’hiver. Lourdement vêtue de son manteau d’ombre, ma silhouette s’est accoudée à la balustrade d’un pavillon imitant les architectures fanées des défuntes dynasties, et je l’ai retrouvée. Je l’avais perdue, combien de temps, qu’en sais-je, l’éternité. J’ai retrouvé ce mouvement, rien de figé, comme la calligraphie oubliée au dessus de ma tête. La vie se faisant, sans cesse, comme l’œuvre se déployant sous les mains de l’artisan. Rien de figé, au contraire. Un élan, une fontaine, je cherchais à m’ébattre dans la source, la gueule crachait sans cesse ses fantasques créations, et j’étais l’une d’entre elles, et non point la moindre, et non point la plus laide. Je m’extasiais. Etait-ce donc ceci ? Le pavillon bordait un lac. Au fonds, me semblait-il, dormait un dragon. J’imaginais son réveil. Un souffle. L’eau repose soudain s’agitait, l’ombre sous-marine, mouvante, filait dans les labyrinthes minéraux, puis se dressait. Devant moi se déploya dans le vacarme des eaux soulevées le plus beau des monstres, comme sorti des merveilles du livres des montagnes et des océans. La créature, d’envergure majestueuse, au milieu des eaux écumeuses, me regarda un instant puis prit son envol. C'était Kun devenant Peng. Un tremblement souterrain parcourût le sol et ce fut comme le germe brisant la mince feuille de terre le séparant de l’éther, ce fut comme cet instant où à l’aube l’astre solaire s’arrache à l’horizon, nous arrachant au gouffre de la nuit. Ce n’était que lumière et croissance. Oh ! Combien ce surgissement m’aveugla, mes yeux en furent brûlés. Le soleil dépassa les frondaisons et déversa sa chaleur réconfortante. L’animal fabuleux n’en avait pas fini de monter, il déploya dans le ciel une danse ascensionnelle que les sorciers, jadis, savaient recomposer. Et il me prit soudain l’envie de rêver du pays de Chu et d’écouter les conteurs narrer le bestiaire fabuleux du temps d’avant le temps. Mais il demeure l’élan, le surgissement du geste premier, le jet initial du calligraphe, cette réconciliation avec le cœur du monde. Ah ! Puissé-je avoir dix milles yeux pour contempler le déploiement des êtres. Les évolutions du dragon n’en finissaient pas, sa parure d’écailles était mouvante et sans cesse reflétait d’inépuisables merveilles. Quelle flamboyante vision ! Que de beautés ai-je regardé. Je suis remonté jusqu’à l’origine, là où ni les âges, ni les étendues n’ont demeure. Il n’y restait plus que le premier geste dans le dépouillement brut du premier des jours, quand le soleil se leva pour la première fois sur le monde. Les nuages avaient pris ces pourpres colorations, s’étaient parés d’or et de feu. Avant même les cosmogonies et les premiers empereurs. Et avant même, encore. Je ne saurais dire si c’était le silence ou un cri, la lumière hurlait et m’était aveuglante. Ni le ciel, ni la terre, seule la vie mouvante, émergeant d’elle-même, s’engendrant, incessante. Cette vision me ravit à moi-même, mon être s’éclata, perdit son unité, et j’étais à la fois mort et éternité. Le dragon disparût dans les nuées. Et me revoilà soudain seul, disparu, isolé, arraché, avec pour unique compagne l’illusion de moi-même, au bord de ce petit lac que l’on appelle à Nankin étang de Wulong, et qui possède bien d’autres noms tels que le grand étang aux eaux claires, le bassin aux lotus blancs ou encore la couronne de la ville de l’Ouest. On l’appelle également le petit lac de l’Ouest, en référence au lac de l’Ouest de Hangzhou. Le poète Wei Yuan, de la dynastie des Qing, s’était d’ailleurs exclamé à sa vue : « Tant de beauté au printemps, laissez-moi le nommer, sans hésiter, le petit lac de l’Ouest ».