尧治天下之民,平海内之政。往见四子藐姑射之山,汾水之阳,杳然丧其天下焉。
 
Il y a dans le premier chapitre de l’ouvrage chinois que l’on nomme le Tchouang-tseu, et qui s’intitule « le voyage sans attaches ni contraintes » - en chinois 逍遥游 (le dernier idéogramme renvoie à la nage), l’histoire de l’empereur Yao – un autre empereur mythique après Yu le grand - qui, après avoir mis l’ordre dans le monde et instauré un gouvernement de paix à travers tout l’empire, partit en voyage vers les lointains monts Gushe – montagnes chinoises mythiques - à la recherche des quatre sages (sur leur identité, on n’en sait pas plus). Arrivé sur les bords de la rivière Fen, ou est-ce déjà sur les pentes des mythiques monts Gushe - il se sentit soudain le cœur si léger et serein qu’il en oublia qu’il possédait un empire. Ah ! Puissions nous comme l’empereur partir en voyage en oubliant nos empires ! 
 
Bien souvent, cette image tirée du penseur chinois me reste en tête, lancinante. La phrase chinoise en question – en incipit - est courte, lapidaire, débarrassée du superflu, comme les anciens chinois avaient l’habitude d’en écrire. Elle tient en une ligne, c’est pour dire. Dieu sait que c’est une vieille image, pensée il y a plus de deux millénaires, germe venu de je ne sais où dans la tête d’un homme dont j’ignore presque tout et qui ignora tout de moi. 
 
Il y a dans cette phrase un condensé de toute la pensée de maître Tchouang, un éloge de l’oubli. L’empereur de Chine – quelle plus grande possession un homme peut-il avoir que la vaste Chine ? D’ailleurs, ici ce sont les deux signes 天下 – littéralement sous le ciel – qui désignent la Chine et par extension le monde entier. L’homme le plus puissant sous le ciel, lui-même, en vient à oublier et à laisser son empire. Quelle invitation à délaisser nos possessions, nos attaches et finalement nous-même ! Dans cette simple phrase, c’est l’art du détachement suprême qui est proclamé. Nous aurons l’occasion de revenir sur le programme de Thouang-tseu, et quel programme ! 
 
Zig.