Il n'y a pas bien longtemps de celà, au coeur de l'été shanghaïen, après six années dans l'empire du milieu, j’ai pu enfin réaliser l’exploit que je n’avais jamais osé à Nankin. C’est depuis l’île de Chongming, la troisième île de Chine par sa taille après Taïwan et Hainan, que j’ai pu faire un plongeon dans le Yangtze, à l’endroit où ses eaux boueuses se jettent dans la mer de Chine. La chaleur qui accablait l’embouchure du fleuve ce jour-là ce aurait tout aussi bien justifié  un plongeon dans les eaux du Gange à Bénarès. Bravant 6 418 km de rejets en tous genres, et ignorant les reflets marrons des vagues du plus long fleuve d’Asie, celui-là même qui prend sa source dans les hauts plateaux tibétains, je me suis senti soudainement d’attaque pour affronter le fleuve et y ploger une tête.

Malheureusement, je n'ai pas renouvelé l’exploit du grand timonier qui le 16 juillet 1966, à l’âge de 63 ans, d’après les chroniqueurs de l’époque (enclins à  la figure de style dite «hyperbole socialiste » - qu'on nous apprend malheureusement plus à l'école) aurait nagé 15km en 65 minutes. En forme le Mao ! Un véritable happening politique que cette surprenante scène de baignade qui est alors une vraie réapparition médiatique après des mois de disparition - la disparition des dirigeants politiques en Chine est un sport national. Il faut dire que le grand bond en avant et les conséquences dramatiques qui suivirent avaient fragilisé sa position sur la scène politique et que son avenir était en jeu. Mao montre ce jour là à la Chine entière qu’il est en bonne santé, alors que les rumeurs le disaient faible et malade, et lance le signal de la grande révolution culturelle qui va renverser intégralement l’ordre de la société chinoise. Il y a dans cet événement simple, une petite baignade dans le Yangtze, une puissance d’évocation qui transcende le politique. Aucun discours, aucune parole, juste les images filmées d'un gros Mao flottant se purifiant dans les eaux du Yangtze. Bientôt, c’est toute la Chine qui allait être purifiée dans le fracas de la plus puissante guerre idéologique, une guerre des esprits et des cœurs destinée à éradiquer toute une classe politique et à mettre au monde un homme nouveau, un projet démesuré lancé par un seul homme, quasi démiurge.

Le politique en Chine, c’est étymologiquement celui qui régule les eaux, dans le sillage de l’empereur mythique Yu le grand qui dompta les eaux du déluge pour rétablir l’ordre dans tout l’Empire. Mao, lui, déchaînera le chaos. On peut souligner dans cette nage la puissance de l’image que les meilleurs conseillers de communication de nos politiques ne pourraient égaler. On est ici dans une performance qui vise à toucher au plus profond de l’âme chinoise, un acte symboliste qui annonce les années à venir.

Mais rassurez-vous, ma nage dans le Yangtze à côté était toute innocente, n’est pas Mao qui veut, simplement me rafraîchir dans un jour d’été écrasé par le soleil.

Un lien vers un extrait de film relatant l’épisode de 1966 :